Une petite carte postale

Désolé pour ceux qui me lisent régulièrement, je n’ai pas écrit depuis longtemps. J’avais promis que le prochain billet serait lumineux, et honnêtement, hormis les 40 degrés qui plombent les journées dès 6h du matin, l’histoire que les patients partagent avec moi n’offre pas grand-chose en termes de lumière. Du coup, j’ai séché, dans tous les sens du terme. Et puis j’ai décidé de vous donner quelques nouvelles. D’où cette carte.

Soyons honnêtes, le profil de la majorité des gens dont je m’occupe est un profil que ne rencontre pas en France. Celui de patients n’ayant jamais entendu parler de quelque prévention que ce soit, de patients pour lesquels le mot « cancer » n’a aucune signification, et surtout de patients dont la seule alternative sont les soins palliatifs par défaut, parce qu’ils n’ont pas les moyens d’autre chose. Palliatif de premier recours, ou l’oxymore de toute une année.

Mais qu’on ne s’y trompe pas, j’aime ce que je fais ici, c’est à la fois passionnant, utile et plein de défis. Comme en France, les patients sont reconnaissants, et le montrent en joignant les deux mains, en s’inclinant légèrement et en souriant.

Quoi de plus normal au pays du sourire ?

 

Tiens du sourire parlons-en. Au risque de casser un mythe sur l’Asie du Sud Est, j’ai envie de vous dire qu’on se fait tous avoir comme des bleus à penser ce sourire uniquement comme une marque de gentillesse. Ici, les gens ont le sourire facile, dans la rue, au marché, au ciné, sur la route, dire que ce n’est pas agréable serait mentir comme un arracheur de dents, qui soit dit en passant n’empêchent pas de garder la banane si elles viennent à manquer.

Sourire affecte tout le monde, l’hôpital n’en est pas épargné. Lorsque l’oncologue annonce en trois minutes top chrono à son patient du lit du milieu qu’il a un cancer, qu’un cancer c’est grave, qu’il existe un traitement, que ce traitement coûte tant, que s’il ne peut pas le réaliser il va vers une mort certaine, et que s’il le fait, il n’est pas sûr de pouvoir vivre non plus de toute façon, le patient n’a plus que ça à faire. Sourire. Et c’est lumineux de voir ce sourire, parce que moi j’ai l’habitude de voir les gens s’effondrer à ce moment-là, surtout avec une annonce apportée de manière aussi délicate et subtile. L’éléphant en blouse et la porcelaine qu’il dégomme ne tirent à ce moment-là du patient qu’une sidération zygomatique, que d’aucuns parmi nos consciences occidentales interpréteraient comme inadapté mais qui, ici, officie comme un rempart. Sourire pour se protéger. Ou son synonyme local, se résigner.

Le troupeau de spectateurs, muni de stéthoscopes rarement utilisés, scrute la scène et prend des notes, les autres patients passent une tête dans la chambre aussi, certains ayant déjà souscrit à ce ballet de céramique, d’autres attendant leur tour plus ou moins consciemment ;  si le médecin est chaud, il peut enchaîner plusieurs « consultations » du même type, lui aussi avec le sourire, pour bien présenter. Un médecin à l’air grave, c’est trop dangereux, ça peut affecter le moral des patients. Sourire donc, pour ne pas montrer ses émotions, au potentiel iatrogène hautement craint.

Il peut aussi demander aux familles de ne pas porter plainte si leur proche venait à décéder, parce que ça va arriver bientôt en fait, en expliquant grosso modo qu’une embolie pulmonaire n’est pas de sa faute – ce qui est vrai – que c’est le cancer le responsable – ce qui est plutôt vrai aussi – et que le patient n’en souffre pas plus que ça pour le moment – ce qui totalement vrai si l’on interprète très très très largement la réalité. Et la famille de répondre toujours en souriant « mais voyons Dr, jamais nous n’avons pensé à porter plainte contre l’hôpital, c’est quoi une embolie pulmonaire, et pourquoi il a autant de mal à respirer, et je n’ai pas bien compris, qui doit mourir ? ». Une famille qui pose une question, tellement surfait de nos jours, poser une question c’est montrer qu’on n’a pas forcément compris,  afin de ne pas perdre la face donc, parce qu’on vient d’être mis en cause dans un procès d’intention, on sourit aussi. Masque multifonctions.

Perturbants également ces patients à qui l’on demande s’ils ne dorment pas parce qu’ils sont angoissés, et qui répondent « oui, je suis très angoissé » ou « non je ne suis pas du tout heureux » avec le sourire. Pourquoi ? Ils ne veulent pas me blesser ? M’imposer leurs peines ? Ou sourient-ils par pudeur, d’avoir eu l’audace de dire ce qu’ils pouvaient ressentir ? Moi je suis perdu, le visage et le discours sont discordants, et j’ai du mal à interpréter cette schizophrénie dans la communication, ça me rend dingue.

Heureusement, il y a quand même quelques traîtres au pays du sourire, des renégats du visage, botoxés de l’âme et autres rebelles à ce merveilleux outil d’interaction sociale. Ceux-là interpellent d’emblée, ils appellent à l’aide de manière moins équivoque. Le problème au pays du sourire, c’est qu’une fois que les patients le perdent, parce qu’il ne protège plus de rien, ils se mettent à changer du tout au tout, et cette fois-là ce sont les proches qui perdent leurs repères et partent dans tous les sens. Dans la définition de la phase agonique au pays des Durians, je rajouterais ce critère.

 

Je ne cache pas avoir été perturbé en arrivant. Se dire qu’un patient semble bien parce qu’il reste souriant, quel piège ! C’est leur état basal ce visage sympathique et généreux, mais derrière lui, que d’énigmes… Voilà, je n’ai plus de place pour écrire sur la carte, à très bientôt en France ! A Paris pour être exact, l’exact contraire de la contrée du sourire 😀