Eros, Thanatos et Casimir

Le mariage vient de s’ouvrir à tous les couples de même sexe, à titre personnel, je salue cette loi qui offre une liberté supplémentaire tout en renforçant les liens sociaux entre citoyens. Davantage de reconnaissance, de sécurité, de stabilité institutionnelle, pour une société plus forte, plus juste et bienveillante. Dans dix ans nous n’en parlerons plus, ceux qui parmi nous présentaient des doutes auront assisté aux mariages de leurs proches, et nous regarderons les six derniers mois avec des yeux tout ronds, comme ces moments d’altitude, où l’on se souvient vaguement d’avoir chanté quelque chose sur une table, après quelques verres de bulle. En tout cas, c’est ce à quoi j’aspire – de la banalisation du mariage, et non du rapport entre alcoolémie et mobilier, bien que l’ouverture du mariage soit propice à la genèse de ce type de souvenirs glorieux.

J’en parle dans ce blog parce qu’à défendre ce projet de loi, m’est apparu qu’en de multiples points, il faisait écho au projet de légalisation de l’euthanasie dont on discute régulièrement dans les médias. Mêmes acteurs qui s’opposent (et oui, nous retrouverons les mêmes), portés par les mêmes valeurs, avec des arguments peu ou prou issus du même sérail. Pour le mariage : meilleur exercice des libertés individuelles, sécurisation des couples, protection des familles existantes. Contre le mariage : défense d’une certaine idée de l’union, dérive vers d’autres formes d’union. Pour l’euthanasie : meilleur exercice des libertés individuelles, renforcement de l’autonomie des personnes. Contre l’euthanasie : défense d’une certaine idée de la vie, et dérives vers une euthanasie aux critères de plus en plus large (l’argument de la pente glissante).

Avec cette idée ambiante que l’ouverture du mariage à tous les couples et l’euthanasie constituent un pas dans l’inexorable marche du progrès, comme s’il existait un destin inscrit dans nos sociétés auquel on ne pourrait échapper. Je n’aime pas cette idée, elle justifierait n’importe quoi sans aucun fondement.

On retrouve l’opposition habituelle entre ceux qui souhaitent au départ une société prescriptrice de comportements, une société qui pose un idéal de vie à atteindre, et ceux qui considèrent que la société doit au contraire s’adapter aux citoyens qui la composent, pour mieux prendre en compte la diversité de ce que nous sommes.

Mêmes valeurs, contexte différent, avoir une opinion sur le mariage signifie se renier sur l’euthanasie ? La question est aussi la suivante : en quoi suis je légitime pour m’opposer à l’exercice de la liberté et de l’autonomie des citoyens, exercice qui m’apparaît fondamental lorsqu’il s’agit du mariage ?

D’où le titre de ce billet, il est un phénomène physique qui possède, pour le peu que j’en ai compris, une beauté poétique forte : l’effet Casimir. Physiciens pardonnez-moi, je n’ai retenu que cela : deux miroirs qui se font face sont inexorablement attirés l’un à l’autre par l’énergie du vide. (Les miroirs ne sont pas des miroirs comme on l’entend dans le sens commun, et l’énergie du vide n’est pas celle des boîtes tupperware qui permettent de pomper l’air d’un bocal avant de le mettre au frigo, mais qu’importe, je prends). Ils appellent ça les fluctuations quantiques du vide, avouez que l’expression fait frissonner.

Depuis le début des débats donc, ce vide me taraude. La situation est celle-ci, les arguments qui me permettent de « justifier » du mariage ouvert à tous, me reviennent comme un boomerang lorsqu’il s’agit d’argumenter sur l’euthanasie. J’en viens à faire des pirouettes, dans un dédoublement de personnalité quasi opportuniste. Le miroir du mariage, et celui de l’euthanasie s’attirent, déformants, écrasants. Et dans le débat qui s’annonce, il va falloir trouver une place, et composer avec des codes médiatiques auxquels la majorité du monde des soins palliatifs n’est pas familier. Le pire : être mis dans le même sac que certaines figures caricaturales de part et d’autre qui ont une audience extraordinaire malgré – ou grâce – à leurs propos, volontairement ou pas, outranciers.

Je n’ai pas trouvé de réponse nette à mon paradoxe, et justifier mes positions – peut-être viscérales, peut-être de l’ordre d’une foi profondément laïque – a posteriori, est intellectuellement malhonnête. Mais il y a quand même quelques différences à relever. Premièrement le mariage ajoute des droits qui n’enlèvent rien à personne, alors que l’euthanasie ajoute un droit qui enlève la jouissance de ces droits (la vie). Deuxièmement, la responsabilité du tiers impliqué, le maire dans l’un, l’intervenant euthanasiant dans l’autre, n’est pas la même. Enfin, et même s’il est question d’autonomie, la Société ne connaît pas les mêmes tabous en ce qui concerne l’Amour d’un côté, et la Mort de l’autre.

Finalement, le point commun de ces deux lois réside dans la liberté individuelle et de ses limites. Je ne crois pas m’élever contre ces libertés en exerçant au quotidien, au contraire, la médecine palliative tente au maximum de rendre cette liberté prise aux patients par les symptômes et la maladie. Et comme je dis dans de précédents billets, le dixième patient – celui qui fait sa demande d’euthanasie et qui la maintient parce qu’au-delà de toute influence c’est ce qu’il souhaite au plus profond de lui – ne me pose théoriquement pas question sur le plan médical ; je sais juste qu’il ne relève plus de ma compétence. C’est sans doute un abandon de ma part, mais c’est la condition pour prendre en charge les neuf premiers qui ont fait cette demande comme on lance une bouteille à la mer. Le dixième patient reste subversif au sens noble du terme, parce qu’il est ma limite. Il est la tension qui rend le débat passionnant, et pour l’instant, je sais que ma réponse ne lui convient pas. Polissons ces miroirs, n’est-ce pas ?