L’externat, ce thymus

Ranger les examens complémentaires est une des rares compétences médicales acquises que l’on perd en grandissant (comme le thymus). A mon humble avis, c’est une compétence sous-estimée, et nous devrions tous nous lever avec joie et entrain le matin à l’idée de cette pile de papiers à trouer, et enfiler dans les épingles, lorsque l’hôpital est trop radin pour offrir à chaque patient un dossier d’examens complémentaires à intercalaires (Et surtout quand la perforatrice ne sait pas viser).

Dans une moindre mesure, réaliser les ECG, les MMS, remplir les bons d’examens complémentaires et les faxer, négocier l’IRM impossible à obtenir, le scan à l’indication foireuse, l’écho cardio quand il y a trois mois d’attente, ou tenir la jambe pendant des heures au bloc. L’externe, ce secrétaire clinique qui ne demande pas d’argent et passe ses matinées à jubiler. Sans parler des gâteaux. Demandés pour toute raison possible et imaginable « Ta première prise de sang ! » « Ton premier gaz du sang ! » « Ton premier ECG (non mais oh j’en ai déjà fait plein) (J’ai rien entendu, gâteau ! ) » « Ta première suture ! » « Ta première erreur médicale ! » « Ton premier staff ! » « Mon anniversaire ! (Bah c’est à toi d’emmener le gâteau) (Moi c’est toi, et toi c’est moi, on est dans la même équipe mon pote ! )» « Pour la visite, c’est à qui de faire le gâteau ? »

Ivresse de la tâche ingrate de l’externe. Je ne dis pas que c’est idéal, loin s’en faut, mais c’est ça aller au charbon. C’est le carburant du compagnonnage.

Et parfois ça déraille par les quelques vexations de certains séniors qui se font une joie de te rabaisser sans que tu aies une seule idée de ce que tu as pu faire de mal. Nous avons tous l’exemple de jeux de pouvoir sadiques, où tu te reçois une volée de remarques bien senties, parce que ta tête ne revient pas. A noter que cette partie de l’externat existe toujours pendant l’internat. A noter que cette partie de l’internat existe aussi toujours après, et sans doute toute la vie (ou alors je suis une victime – soupirs).

Au pays des Durians, que nenni.

J’ai fait ce constat en suivant un patient. Douleur intense sur ostéosarcome d’un jeune de 23 ans, qu’il cote à 9/10 à l’aide de l’échelle visuelle analogique, et d’ailleurs avait on besoin de cette échelle tant il se tordait dans son lit ? La douleur est mixte, à la fois nociceptive et neuropathique, c’est l’occasion de passer au palier supérieur et d’envisager l’introduction d’un traitement contre la composante neuropathique. Quelques jours après, la douleur dans le dossier est toujours évaluée  à 9/10. Tous les jours de la semaine d’ailleurs, la douleur est cotée à 9, ce qui n’est pas en soi incompatible avec la pathologie, mais m’énerve vu qu’au téléphone, on m’a affirmé que les choses allaient mieux. Je retourne donc voir le patient, qui oh surprise, dort et plutôt paisiblement. Son père nous confirme que le traitement est efficace, et que son fils est un même peu somnolent. Effet secondaire, ou dette de sommeil, il faut réévaluer. Mais clairement, le niveau de douleur n’atteint pas 9/10.

Je recherche celui ou celle qui a rempli le dossier. Et je tombe sur l’externe. Nom, prénom, enchanté, tu suis ce patient ? Oui. Tu as évalué sa douleur, j’aimerais savoir comment tu as fait. Tu n’as pas évalué ? Et l’EVA ?

« – EVA ? Je ne sais pas ce que c’est, Monsieur.

– Donc… Tu recopies tous les jours dans le dossier « EVA : 9/10 » sans savoir à quoi ça correspond ?

– Oui.

– Mais pourquoi ?

– Parce que je suis externe. »

Lui, en tant qu’externe, il l’aurait senti passer de sortir une telle énormité ! Mais il ne sentira rien. Il n’y aura pas de vexations, parce que les chefs, les internes et les externes ne se croisent pas. L’externe s’en va avant que son interne n’arrive, et de même pour l’interne vis-à-vis de ses séniors. Et tout le monde se fait d’impeccables transmissions bien sûr dans le dossier médical, où personne n’écrit rien.

Je fais découvrir au petit gars ce qu’est que le compagnonnage, sur ce « petit détail » qu’est l’évaluation de la douleur. Tous ces trucs dont il a finalement entendu parler en théorie, mais qu’il n’a jamais compris et utilisés en pratique. Ce qui me frappe après coup, c’est sa solitude à lui dans cette démarche de grandir médecin, sans repère et sans filet.

Bon, juste un truc. Ils ne savent pas faire de gâteau les externes Durian.

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