Toi, poseur de bombes

Au pays des Durians, comme partout ailleurs, il y a les patients que l’on refuse.

Tu n’es pas supposé l’inclure dans le programme, elle habite loin, et tu ne peux pas suivre les gens qui vivent trop loin. A proprement parler, tu as les moyens d’aller les voir, mais tu fais face à un choix, celui de décider quel patient bénéficiera de ton aide, celui d’allouer des ressources ici plutôt que là, et toi et tes collègues avez tranché, tu ne sacrifies pas plusieurs patients proches au bénéfice d’un seul. C’est discutable mais c’est comme ça. En théorie en tout cas, autour d’une table en réunion, c’est assez facile d’avoir des principes, et de comprendre ce choix. En face d’un patient à l’hôpital à qui tu dis non pour quelques kilomètres, c’est déjà plus compliqué. Parfois impossible. Comme pour elle. Pourquoi elle d’ailleurs ?

Elle n’a rien d’extraordinaire, elle n’a pas une situation particulière qui fait qu’elle t’émeut plus qu’une autre. La « force mobilisatrice », notion développée par les sociologues Camus et Dodier, est la faculté d’un patient à attirer l’attention des soignants au point que ceux-ci finissent par aligner leurs priorités aux siennes. On la vit au quotidien cette force mobilisatrice, on a tous des « préférés », même si on ne le dit pas comme ça, pour lesquels on s’investira plus, sans même s’en rendre compte. Enfin bref, ici, il n’y a rien de particulier, c’est triste à dire, mais la patiente en est une parmi pléthore d’autres.

D’habitude, tu vas dans la chambre pour te faire une idée malgré tout, mais tu sais avant même d’y rentrer que ce sera non, en lisant l’adresse sur le dossier. Tu prépares les voies de sortie, le fait de rester plus longtemps à l’hôpital, ce qui permet de poursuivre la prise en charge, ou de trouver un hébergement plus proche. Certains patients les acceptent, leurs proches peuvent en effet les suivre, mais la majorité refuse : pas les moyens, ni humains ni matériels, ni quoi que ce soit pour rester loin de la maison. Qu’est-ce que tu veux, en un an tu as eu le temps de t’y faire, tu hausses les épaules intérieurement, tu leur laisses un numéro qu’ils n’utiliseront pas, ils te disent merci comme d’habitude, juste parce que tu as pris le temps de venir discuter, tu sors.

Et un jour, tu découvres la solution la plus bâtarde qui existe. Le patient rentre chez lui, ne reviendra pas, et tu n’iras pas le voir parce que tu as fait le choix de ne pas pouvoir. La différence ici, c’est qu’un membre de la famille se dévoue pour faire le trajet une fois toutes les deux semaines pour venir chercher les médicaments. Toi, tu ajustes les traitements à distance selon les dires de cet émissaire à qui tu dois faire confiance autant que possible. Dans la famille compromis foireux, cette solution craint quel que soit le bout par lequel tu la prends. Elle est dangereuse parce que tu délivres des traitements somme toute assez puissants, et est irresponsable parce que tu n’évalues pas directement le patient. En employant cette méthode, on essaie juste de garder en tête le but que l’on cherche et on croise les doigts. Ou comme dirait – « on », on fait avec.

Ta pratique te confirme ce double tranchant : tu commences à soulager, tu poses la bombe ; tu dis au revoir en demandant au patient de revenir régulièrement te voir car tu n’as pas les moyens de te rendre là où ils vivent, tu programmes le minuteur ; la distance rompt le suivi, le décompte commence ; il se passe un sevrage, la bombe explose, la douleur reprend ; le patient tient tant qu’il peut et il finit par revenir, le processus reprend avec ce que la bombe a épargné.

Donc tu acceptes d’inclure cette patiente qui vit loin. Et tu discutes avec celle qui fera les trajets, sa sœur, quelque chose comme ça. Tout se passe bien les premiers temps, le traitement soulage la patiente ; elle reste très fatiguée certes, mais la douleur est mieux supportée. Elle vient tous les quinze jours chercher le petit sachet en plastique qui contient exactement le nombre de pilules pour quinze jours. A chaque fois, tu ne sais pas si elle te dit ce qu’elle te dit parce qu’elle pense que ça te fait plaisir et qu’elle pense que te faire plaisir est la condition pour obtenir les médicaments,  mais très vite tu arrêtes, et tu te dis qu’il faut assumer et que tu ne vas pas arrêter maintenant, sous peine que tout explose tout de suite.

Et la patiente se dégrade. De nouveaux symptômes apparaissent. La douleur n’est plus contrôlée.  Intérieurement tu soupires. Finalement, ce compromis foireux n’empêche pas la bombe d’être posée, il permet juste de donner un sursis sur l’heure de l’explosion. Tu ne peux que temporiser, et modifier les traitements de manière assez anecdotique. La sœur s’en va, et tu commences à remplir le dossier pour la coopérative de cierges à brûler.

Evidemment, rien ne s’est arrangé en une semaine. Tu discutes avec la sœur et tu t’en veux parce que tu as joué à l’apprenti sorcier, au docteur wifi, avec ses morphiniques à distance, en les augmentant sans vraiment savoir ce qu’il en est. Et tu t’en veux aussi parce que tu ne les as pas assez augmentés ces morphiniques sans fil, et qu’une semaine à hurler de douleur c’est long. Donc, tu arrêtes de te flageller deux minutes et discutes encore et encore avec la sœur pour savoir encore une fois si la patiente ne peut pas revenir. La réponse est toujours la même, impossible de la transporter. C’est juste qu’à ce moment-là « trop loin », c’est loin certes, mais moins qu’avant, et ça vaut peut-être le coup d’y aller une fois. Tant pis pour les principes.

C’est parti donc. Il faut traverser le Mékong avec le ferry, rouler dans la boue, et slalomer entre les vaches pour atteindre cette maison. Là-bas, tu peux vraiment bosser, tu coupes le fil vert, la patiente est désamorcée. Un après-midi entier consacré à cette première fois, tu sais que d’autres patients ont été reportés par cette visite, mais à cet instant, vraiment tu t’en fiches. La seconde fois, c’est presque la fin, le bonze qui est passé quelques heures auparavant leur a dit qu’elle mourrait le lendemain. Tu ne paries jamais sur demain, c’est peut-être un défaut. Comme le veut la tradition, elle est habillée, coiffée, maquillée, un autel de prière a été installé, et les voisins viennent se recueillir avec la famille. Ils n’ont pas l’air triste, ils savent depuis longtemps. Tu leur montres comment faire les soins de bouche, et tu leur donnes compresses et gants. L’émissaire que tu as vue si souvent au bureau te rend les traitements qui n’ont pas été utilisés, et tu t’en vas. Intérieurement, tes épaules redescendent, tu souffles, et la mèche s’éteint.

Juste pour dire au final. Trop loin, c’est quinze kilomètres. Quinze kilomètres au-delà desquels tu joues avec les explosifs.

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